Intelligence Artificielle, machine à fantasmes : Luc Julia revient sur sa vision de l'IA

Luc Julia est vice-président de l’innovation au sein de Samsung. Il est connu du grand public pour avoir co créé Siri, le célèbre assistant vocal de l’iPhone.
Dans son livre L’intelligence artificielle n’existe pas paru aux éditions First, il a tenu à proposer une lecture « anti fantasmes » sur l’IA, en expliquant de manière accessible tout ce qu’est l’IA et surtout ce qu’elle n’est pas.
Il interviendra dans le cadre du salon AI PARIS 2019.

Vous avez dédié votre carrière à l’intelligence artificielle : quel est le plus grand défi que vous ayez eu à relever jusqu’à présent et quel est le plus grand défi que vous aimeriez pouvoir, à terme, relever?

Le défi, qui est le même depuis le début et restera, je l’espère, le même jusqu’à la fin, c’est de faire en sorte que les technologies soient accessibles au plus grand nombre. Donc mon défi est de créer une machine, des outils accessibles au plus grand nombre et d’une manière “naturelle”.

Qu’est-ce qui vous anime et vous inspire au quotidien ?

C’est ça justement : d’apporter ces technologies, ces outils qui peuvent avoir une influence extraordinaire sur notre monde et sur nos vies. Donc les amener pour faciliter la vie des gens et faire en sorte que ces technologies les aident…

Si vous deviez adresser un message à l’ensemble de la communauté IA et à la prochaine génération qui va se pencher sur ces questions, ce serait quoi ?

Le premier message essentiel aujourd’hui, dans le contexte dans lequel on est, c’est qu’il ne faut pas lâcher, qu’il faut continuer à travailler parce qu’on n’est qu’au début, même si ça fait 60 ans qu’on parle d’IA. Mais aussi, l’autre message très important, c’est qu’il ne faut pas raconter n’importe quoi. C’est-à-dire qu’il faut être très clair sur les limites de la technologie, sur ce qu’on est en train de faire pour la technologie de demain. Pour cela, il faut éduquer les gens sur la réalité de l’IA.

Le premier message essentiel aujourd’hui, c’est qu’il ne faut pas lâcher et continuer à travailler parce qu’on n’est qu’au début. L’autre message très important, c’est qu’il ne faut pas raconter n’importe quoi et être très clair sur les limites de la technologie

Vous avez écrit un livre, L’Intelligence artificielle n’existe pas : pourquoi ce titre ? Quelle était votre motivation à écrire ce livre et surtout à choisir ce titre, qui peut être perçu comme provocateur dans la filière ?

Oui c’est provocateur, exactement pour la raison que je viens d’évoquer. Il y en a assez que les gens racontent n’importe quoi. Avec ce livre, et ce titre, j’ai voulu raconter ce qu’est vraiment l’IA, celle sur laquelle on travaille depuis 30 voire 60 ans pour certains. L’IA est extraordinaire dans le sens où elle nous emmène sur des champs d’investigations fabuleux. Mais pour autant, il ne faut pas en faire une machine à fantasmes dignes d’Hollywood. Il est totalement irresponsable de détourner l’IA pour faire peur aux gens. Et donc si on prend le titre du livre au pied de la lettre, c’est l’intelligence telle qu’on pourrait la définir qui ne peut pas être artificialisée. C’est ce que je veux dire : notre intelligence à nous, ne peut pas être artificialisée. Et tout ce qu’on a, tout ce qu’on fait aujourd’hui en IA, ce sont des outils fabuleux, extraordinaires. Et s’ils peuvent bel et bien se retourner contre nous, ce n’est pas à cause des outils eux-mêmes, mais à cause de nous. C’est nous qui choisissons et qui restons toujours en contrôle. Quoi qu’on en dise, quoi qu’on entende, il faut bien comprendre qu'aujourd'hui, avec les techniques qu’on utilise depuis 60 ans, il n’y a aucune chance d’arriver d’une part à l’intelligence artificielle générale dont certains parlent, c’est impossible avec ces techniques, et ce n’est pas dangereux tant que nous, nous ne sommes pas dangereux.

Il faut bien comprendre qu'aujourd'hui, avec les techniques qu’on utilise depuis 60 ans, il n’y a aucune chance d’arriver d’une part à l’intelligence artificielle générale dont certaines personnes parlent, c’est impossible avec ces techniques, et ce n’est pas dangereux tant que nous, nous ne sommes pas dangereux.

Quelle définition livrez-vous de l’intelligence artificielle ?

C’est un outil. Un outil très puissant, qui nous permet de nous assister dans des tâches et d’assister notre intelligence, d’augmenter notre QI. Donc c’est un outil qui augmente notre QI.

Selon vous, peut-on vraiment parler d’une “révolution” de l’intelligence artificielle ou est-ce juste un outil parmi tant d’autres, le sens de l’histoire, l’évolution naturelle de ce qu’on a pu inventer en technologie ?

C’est l’évolution naturelle, en fait. Quand je dis que l’IA existe officiellement depuis 60 ans, depuis 1956, on pourrait en réalité la faire remonter bien avant. Il y a des évolutions technologiques qui sont extraordinaires : en 1642 il y a eu la première machine à calculer, et c’est de l’intelligence artificielle ! La différence essentielle entre ce qui s’est passé dans l’Histoire, qu’on connaît et qu’on devrait mieux connaître, et ce qui se passe aujourd’hui, c’est qu’il y a une accélération du temps. C’est-à-dire qu’il y a beaucoup plus de choses qui se passent dans un temps très court. Et cette accumulation de nouveautés en un temps très court limite notre capacité d’éducation et d’assimilation. En d’autres termes, il y a tellement de choses qui arrivent que cela devient compliqué pour nous de tout comprendre. Mais ce n’est qu’une évolution normale. Les techniques qu’on utilise aujourd’hui sont les mêmes que celles qu’on utilisait il y a 60 ans, donc je ne parlerais pas de révolution. Mais parce qu’il y a cette accélération du temps et cette accumulation d’innovations qui nous percutent en même temps que cela peut sembler très compliqué. Mais ce n’est pas inexplicable.

Les techniques qu’on utilise aujourd’hui sont les mêmes que celles qu’on utilisait il y a 60 ans, donc je ne parlerais pas de révolution IA. Mais parce qu’il y a cette accélération du temps et cette accumulation d’innovations qui nous percutent en même temps que cela peut sembler très compliqué.

Dans votre livre, vous invitez les lecteurs à vous suivre en 2040. Est-ce que pour vous ce sera un point de bascule ?

Non, en fait j’ai pris une date au hasard, et ce n’est même pas la bonne date, c’est-à-dire qu’il ne faudrait même pas parler de 2040. Dans le chapitre auquel vous faites référence, j’ai choisi une date au hasard. Je réalise aujourd’hui que ce choix n’était pas vraiment pertinent car la plupart qui arrive à mon personnage en 2040 m’arrivent à moi, aujourd’hui. En réalité, je ne pense pas qu’il y ait de date pivot. Comme je l’ai dit, avec l’accélération du temps en ce moment, beaucoup de ces technologies nous parviennent, même si nous en sommes à un degré d’utilisation encore partiel ou imparfait. Donc je ne pense pas qu’il y ait véritablement une date charnière.

Si on devait vous suivre en 2040, quels seront selon vous les technologies et les usages qui se seront généralisés d’ici là ?

Je pense que les trois gros domaines qui vont être intéressants dans les années qui viennent, sont d’abord la médecine, parce qu’il y a beaucoup de data. On parle de big data et l’IA d’aujourd’hui c’est du machine learning, du deep learning, basé sur les data. On découvre de plus en plus de data dans notre corps, à commencer par l’ADN, et la médecine tend clairement à être révolutionnée : on va se soigner mieux, se sentir mieux, et être globalement en meilleure forme grâce à ces technologies. L’autre domaine qui est évident aussi, qu’on voit pointer son nez aujourd’hui, ce sont les transports et les nouvelles mobilités. Je prends l’exemple des voitures « autonomes ». Je mets des guillemets à “ autonome” parce qu’il n’y aura jamais de voitures autonomes telles qu’on puisse les définir au niveau 5. Il y aura cependant des voitures de plus en plus autonomes qui vont nous permettre de pas avoir à opérer ces machines parce que c’est justement lorsqu’on les opère que l’on fait des erreurs que ces machines n’auraient pas faites. Entendons-nous bien, il y aura encore des accidents, mais ce ne seront pas les mêmes que ceux d’aujourd’hui. Ils ne seront plus causés par nous mais plutôt par des facteurs externes. Le dernier domaine, c’est tout ce que l’on appelle IOT : les objets connectés, qui fournissent beaucoup de data et de services. A la maison, dans notre vie de tous les jours avec des objets autour de nous, les appliances, ou au bureau, ou à l’usine, ou au travail… Tous ces objets vont fournir des services et nous assister. En fait, à la fin, on pourrait dire qu’il s’agit d’un seul gros domaine : le domaine de l’IA au service de l’humain.

On parle d'organisation “sous influence IA”. À quoi ça va ressembler ?

L’IA ne nous influence pas, ce ne sont que des outils. C’est nous qui influençons l’IA.

Nous avons parlé des nouveaux usages offerts par l’IA. Est-ce que des nouveaux métiers vont apparaître ?

Comme je le disais tout à l’heure, il y a une accélération et on sait que beaucoup de métiers vont disparaître. Donc ça fait peur, il ne faut pas se le cacher. Mais je pense et je crois, parce que je suis un optimiste résolu, que de nouveaux métiers vont apparaître et seront beaucoup plus valorisants pour l’humain. Parce que nous sommes fondamentalement des survivalistes, nous utilisons la technologie pour notre bien-être, et c’est pour cette raison que nous allons trouver de nouveaux métiers, de nouvelles façons de travailler et de se faire assister par ces outils qui vont faire que les métiers vont être beaucoup plus intéressants.

Parce que nous sommes fondamentalement des survivalistes, nous utilisons la technologie pour notre bien-être, et c’est pour cette raison que nous allons trouver de nouveaux métiers, de nouvelles façons de travailler et de se faire assister par ces outils qui vont faire que le travail sera beaucoup plus intéressant.

Quelles nouvelles compétences développer pour ces nouveaux métiers et ces nouvelles opportunités ?

C’est très difficile de répondre à cette question. S’il y a une seule compétence à développer aujourd’hui, c’est la compétence de la flexibilité, c’est-à-dire « apprendre à apprendre ». C’est la chose la plus importante. Ma génération a eu la chance de pouvoir faire pendant 40 ans la même chose, mais pour votre génération et les générations futures, c’est fini. Tous les 4 ou 5 ans, il faudra changer de boulot, changer d’orientation. Donc il faut apprendre à apprendre, pour être flexible et s’adapter. L’adaptabilité est certainement quelque chose de très important, et donc pour ça on va regarder l’éducation. Et l’éducation ce n’est pas dans un domaine spécifique, alors évidemment y a des domaines qui vont nous plaire, qui vont plus être ceux vers quoi on veut aller, donc ça c’est très bien, mais il faut surtout apprendre à être flexible et donc apprendre à être excité sur les nouvelles choses. Et ça c’est ce que doit être l’éducation. L’éducation c’est une base extraordinaire sur laquelle il faut continuer à travailler, il faut qu’on travaille, pour apprendre à être excité.

Il ne faut pas avoir peur, il ne faut pas raconter n’importe quoi, il faut être éduqué, pour comprendre et justement ne pas raconter n’importe quoi et ne pas avoir peur. Il faut surtout être optimiste. Cette technologie peut nous amener énormément de choses mais il ne faut pas la tuer en racontant des bêtises.