PMI et Industrie 4.0 : "Je suis plutôt inquiet", explique Stéphane Guignard

PMI et Industrie 4.0 : "Je suis plutôt inquiet", explique Stéphane Guignard

Rédigé le 24/03/2020
Philippe Nieuwbourg

La transformation numérique est une véritable remise en question; en particulier dans l'industrie. Stéphane Guignard, Directeur France et Europe du Sud d’Aras, éditeur de logiciel de PLM, en est convaincu. L'industrie semble, en matière de choix informatiques, vouloir tout et son contraire : des outils standards, mais qui répondent à des cahiers des charges personnalisés de plusieurs centaines de pages.
Et en matière de données et d'analyse de données, le monde industriel ne semble pas toujours à pointe des nouveaux usages. On en parle avec Stéphane Guignard qui a répondu aux questions de Decideo.

Decideo : Au cœur de la transformation numérique, il y a les données. Or le monde de l'industrie est en retard (par rapport par exemple à la banque ou à la distribution) sur la centralisation des données sur une plateforme unique. L'industrie fonctionne encore beaucoup par silos, et de manière un peu artisanale. Comment peut-on envisager une transformation numérique des processus, sans d'abord mettre en place une infrastructure data ?

Stéphane Guignard, Directeur France et Europe du Sud d’Aras, éditeur de logiciel de PLM : Il me semble que les données et les processus vont de pairs. Les datas sont le pétrole des processus, mais elles n’ont aucune utilité si les processus de collaboration, d’élaboration et de transformation ne sont pas définis. Il est clair également que la bonne compréhension des processus contribuent à la structuration des données et que ce travail est quasiment sans fin. Au fur et à mesure que les métiers, les pratiques et les processus évoluent de nouvelles informations sont à classifier et à organiser.

Pour répondre plus précisément à votre question, disposer d’une « plateforme technologique » capable de fédérer et distribuer les données est effectivement indispensable. Mais il faut garder à l’esprit que la nature, l’organisation et la structuration de ces données doivent pouvoir évoluer au cours du temps, et donc que cette plateforme soit flexible et reconfigurable aisément. Il est également indispensable que cette plateforme supporte une « digitalisation » progressive des données et des processus. Les silos ne se brisent pas si facilement et personne n’est capable d’implémenter une vision globale en une seule fois !

Decideo : On parle d'industrie 4.0... depuis au moins 5 à 8 ans... mais à part quelques grandes entreprises, les PMI semblent très en retard. Comment faire pour que les mots d'innovation, d'agilité et d'anticipation soient compris, et transformés en actions dans les PMI.

Stéphane Guignard : Je ne cache pas que je suis plutôt inquiet sur la capacité de bon nombre de PMI traditionnelles à embarquer dans le train de l’industrie 4.0 en général et de la transformation numérique en particulier. Les PMI de taille moyenne mais néanmoins soumises à une concurrence nationales ou internationales me semblent les plus vulnérables mais votre question adresse un sujet difficile et je ne suis pas sûr d’avoir une réponse parfaite.

C’est d’abord un problème de vision et de moyen avant d’être un problème d’exécution. La plupart des PMI n’ont pas les moyens humains disponibles pour réfléchir aux opportunités et aux conséquences de cette transformation. Les capacités de vision et de projection du dirigeant, son aptitude à prendre des risques sont déterminants. Il me semble aussi absolument indispensable de créer une culture collective des technologies de l’information, de ses enjeux et des impacts sur la bonne marche de l’entreprise. Je suis convaincu que pour se matérialiser, les concepts d’industrie 4.0 et de transformation numérique nécessitent que l’on libère vraiment l’initiative et la créativité des acteurs opérationnels. Le management doit évoluer pour en tenir compte. En matière d’exécution, et pour toutes raisons cités avant, le principe des « petites victoires » doit être retenu. L’internalisation de compétences sur ces sujets est essentielle, l’achat de matière grise est trop onéreuse pour les PMI et il n’apparait pas raisonnable qu’elles s’en remettent intégralement à des sociétés externes tant pour des questions d’indépendance que d’agilité.

En résumé, je crois qu’il faut d’abord définir un ou deux projets à forte valeur ajoutée pour l’entreprise et s’y tenir avec ténacité pour apprendre en marchant, avant d’imaginer généraliser cette transformation numérique.

Decideo : Les entreprises "data driven" doivent faire passer la donnée avant l'intuition dans le processus de prise de décision. D'après votre expérience, est-on mature pour cela dans certaines industries ? Quelle est votre retour d'expérience sur ce point ?

Stéphane Guignard : Je crois surtout qu’on a, d’une façon générale, cadenassé les processus de décision en excluant la prise de risque. Mon avis est qu’on se trompe, le risque est inhérent à tous projets, il convient juste de prendre les dispositions pour mieux le maîtriser. Mais aussi d’apprendre à se tromper utilement et savoir se corriger rapidement, c’est le propre de l’agilité. L’utilisation de l’analyse des données comme aide à la prise de décision me semble être un bon outil de maitrise du risque et d’objectivation de cette prise de décision.

Je ne crois pas que le niveau de maturité dont vous parlez dépende des secteurs industriels. L’adoption de ces technologies est de mon point de vue surtout liée à la sensibilité et à la compréhension des acteurs opérationnels à ces nouvelles approches. Il convient de faire émerger des champions locaux capable d’éduquer, de stimuler l’intérêt et de faire comprendre les enjeux. La maturité générale viendra naturellement avec des premières expériences réussies.